BIOGRAPHIE DE BAHRAM

 

Mohammad Bahramian est né le 21 mars 1941 à Hamadan, à l’ouest de l’Iran.

En 1964, Bahram – c’est ainsi qu’il se faisait appeler – entre à la faculté des Beaux-arts, à l’université de Téhéran. Il obtient quatre ans plus tard une licence de sculpteur.

Entre 1970 et 1973, il s’installe à Dubaï, capitale des Emirats arabes unis pour réaliser une sculpture monumentale commandée par la mairie. Ces deux poissons enlacés donneront leur nom à la place : The Fish Round about, le Rond-point aux Poissons.

Il réalise également un haut-relief sur commande de la Banque nationale de Dubaï.

Il arrive en France en 1973 avec le projet de parfaire sa formation artistique. Après avoir soutenu son mémoire sur « La sculpture contemporaine en Iran »,il obtient une maîtrise d’Esthétique à la Sorbonne qu’il complète en 1978 par un DEA d’Esthétique. Dans son mémoire, il analyse « les rapports entre structure sociale, topographie de la ville et distribution des diverses sculptures à Téhéran. »

De retour en Iran, il revient par la grande porte à l’école des Beaux-arts de Téhéran où il était entré dix ans plus tôt pour suivre ses études. Il y est chargé d’enseignement des techniques de sculpture, parmi lesquelles le modelage et le moulage.

Survient la Révolution. La Révolution islamique n’est pas copine avec Bahram. C’est elle ou lui. Forte tête, il décide de la planter là, emporte un léger baluchon et prend la route. Cheveux au vent, des projets plein la tête, il laisse à grand regret son pays derrière lui.

Après avoir traversé plusieurs pays, à pied, à cheval, en bus, il arrive en 1984 en France, terre d’asile… En 1986, il est reconnu réfugié politique.

En 1989, il se frotte les mains, reprend ses outils et se remet à l’ouvrage : il est embauché, en contrat à durée déterminée, par la Réunion des Musées Nationaux à la suite d’un stage d’insertion professionnelle à l’atelier de moulage.

Il se voit confier le pilotage de chantiers au musée du Louvre pour la prise d’empreintes sur œuvres originales. Très rapidement, il met au point de nouveaux procédés techniques, notamment « la suppression du surmoulage. »

Début 1991, il est titularisé dans sa fonction de maître mouleur statuaire. Il met au point un nouveau procédé : « la suppression du scellement des abattis ». Mais ses inventions et l’évidence qu’il va pouvoir exercer pleinement son talent dans le cadre de son CDI ne font pas que des heureux. Dès septembre 1991, Bahram vit la première période de ce qu’il appellera une « mise au placard », caractérisée par la privation d’accès aux travaux les plus qualifiés.

Bahram continue d’élaborer des études techniques et artistiques, que ce soit sur son temps libre ou lors de stages de moulage sur résine, de stage de terre cuite. Il initie des formations qualifiantes pour ses collègues de travail et siège pendant plusieurs années à la Commission formation du Comité d’entreprise.

Doté d’un grand savoir-faire technique, Bahram, dans l’application de ses idées est également soucieux de l’aspect économique de la production. Ainsi, sur le constat que, lors du coulage, l’élastomère - matériau coûteux - produit beaucoup de rebut, il coule ce dernier dans des moules-bols, donnant ainsi nouveaux outils de travail à son atelier.

Deux études d’ours – d’après l’Ours, de Pompon et d’après l’Ours, de Bary - seront les prototypes d’un projet de puzzle tridimensionnel, sa deuxième grande invention qui fera, quelque temps plus tard, l’objet d’un dépôt de brevet.

La détérioration de ses conditions de travail au sein de l’atelier, les difficultés rencontrées dans la réalisation de ses missions et de ses fonctions telles quelles étaient définies dans sa description de poste depuis 1991, les pressions psychologiques de sa hiérarchie directe sont autant d’épreuves qui le poussent à demander à la direction des ressources humaines une autorisation de travail à temps partiel en raison des conditions de travail au sein de l’atelier.

La direction accède à sa demande. De 1994 à 2000, bien au-delà de ses horaires de travail, il consacrera son temps, soit à la demande de sa hiérarchie supérieure, soit conformément à son profil de poste, à la réalisation d’un certain nombre de rapports techniques dans lesquels il analyse le fonctionnement de l’atelier de moulage de la RMN.

Il énonce, dans chaque rapport, des propositions pour améliorer la qualité, le rendement de la production et présente ses propres inventions : « la bande de moulage »,le moule en « ciment-pierre », comptant, à travers elles, collaborer aux objectifs assignés depuis 1990 à la RMN.

En effet, l’Etablissement public, devenu Etablissement industriel et commercial par la loi du 5 juin 1990 relative à la Réunion des musées nationaux est, selon un rapport de la Cour des comptes publié en février 1997, « placé devant la nécessité de concilier deux logiques qui ne sont pas aisées à mettre en harmonie : une logique économique qui lui impose de rentabiliser sa fonction commerciale en vue de dégager les ressources nécessaires à l’enrichissement des collections, et une logique régalienne, culturelle et éducative... »

Ces travaux seront accueillis positivement et utilisés par les responsables de la RMN.

Bahram soumet également à sa hiérarchie supérieure, le dossier d’une  invention originale : le « puzzle tridimensionnel à cohésion mécanique et magnétique. »

Après avoir breveté ses deux inventions majeures, il les présente au vingt-septième Salon international des inventions de Genève : il s’agit d’un « puzzle tridimensionnel à cohésion mécanique et magnétique » et de la « bande de moulage ». La première invention se voit récompensée par la médaille d’Or, tout juste suivie par la seconde qui obtient la médaille d’Argent.

L’année 2000 est une période de souffrance psychique pour Bahram, du fait de l’hostilité qui pèse sur lui au sein de l’atelier et des humiliations qu’il subit, notamment en tant qu’étranger. Confronté au silence des responsables alors que son emploi vient d’être déqualifié, il demande au Conseil des Prud’hommes, en juin 2001, la rupture du contrat de travail aux torts de l’employeur. Son médecin traitant le met en arrêt de travail sur le diagnostic d’un état d’anxiété consécutif à ses conditions de travail.

Mais la procédure devant le Conseil des prud’hommes est freinée par plusieurs renvois.

Bahram désespère que justice lui soit rendue. L’inactivité professionnelle lui est insupportable. Il nourrit des idées noires. « Celui qui a des projets ne pense jamais au suicide, dit-il, sauf si on détruit ses projets. »

Le 10 janvier 2003, comme chaque année, est organisée la célébration du Nouvel An, au siège de la RMN et à laquelle tous les salariés sont conviés. Bahram entre au 49, rue Etienne Marcel, lieu qu’il connaît bien, où il a la sympathie de beaucoup d’employés. Il distribue à tous des documents réclamant la reconnaissance de ses droits.

Il monte jusqu’au cinquième étage, chevauche la balustrade du balcon. Retenu par une sangle autour de la taille, il se maintient en suspension au-dessus de l’atrium. Ce jour-là, il n’ira pas jusqu’au bout de son acte, sur la foi que son cri d’alarme a été entendu par l’Administratrice générale et par la Présidente du Conseil d’administration de la RMN.

Bahram croit à une reconstruction possible. Il présente ses demandes et attend la transaction promise contre son désistement de l’instance  prud’homale. Dans sa vie, il forme de nouveaux projets. Sur son temps libre, il conçoit et bâtit de ses propres mains une cabane dans les arbres, chez des amis en banlieue parisienne. Il est sorti de son état d’anxiété et, en juin 2004, il est prêt à reprendre le travail.

Mais les promesses faites par la direction à la suite de sa tentative de suicide ne seront pas tenues. Ses appels et demandes de rendez-vous resteront sans suite. Pour Bahram, ce silence est pire qu’un reniement. Aucune possibilité de réintégrer l’entreprise ne lui est proposée. Il est payé par l’entreprise alors qu’il n’est plus en arrêt de travail.

Pour lui, c’est toute sa force de travail qu’on interdit d’expression. Sans elle, et malgré l’amour et le soutien de ses proches, Bahram se sent perdre sa dignité, autant dire sa raison de vivre.

Comme on lui avait annoncé en 1993, on l’a « cassé dans le métier. »

Ce 23 janvier 2006, Bahram a publiquement mis en accusation la déloyauté de l’institution, sa responsabilité ; il a demandé que son acte soit un révélateur afin que d’autres n’aient pas, n’aient jamais à subir le même sort que lui. En se fracassant ainsi et dans ces lieux, il a démontré pour la dernière fois que, sa carrière brisée, il ne pouvait plus rester de lui qu’un corps en morceaux.